Interview Alex Schalk

Il est 20h30 à Tokyo. Expatrié au Japon depuis près de 18 mois où il défend les couleurs des Urawa Red Diamonds, le récent vainqueur de l’Asian Champions League répond à notre appel juste après avoir couché sa fille. Retour sur une fin d’aventure en grenat à laquelle personne ne s’attendait et sur le début d’une autre, plus exotique, pour notre Bombe de Breda. Alex Schalk pour UnHuitNeufZero, épisode 2!

Alex, tu nous as quitté à la surprise générale en mars 2022 pour Tokyo et les Urawa Red Diamonds. Peux-tu revenir sur les circonstances de ce transfert?

Bien sûr. J’étais parti pour prolonger avec Servette, jusqu’à cette offre d’Urawa, qui est arrivée en dehors du mercato hivernal européen, celui du Japon se terminant le 31 mars.

La saison de J.League commence en février et Urawa avait très mal entamé son championnat. Les dirigeants se sont donc mis à la recherche de nouveaux joueurs. Ils avaient besoin d’un profil comme le mien : de la créativité et du pressing sur le côté gauche. Leur choix s’est rapidement porté sur moi et lorsqu’ils m’ont montré les chiffres sur le contrat, j’ai vite compris que c’était la chance d’une vie.

Carrément?

Oui, et dans les deux sens. Pour Servette, qui n’était pas vraiment pour me laisser partir mais qui avait l’opportunité de toucher une indemnité pour un joueur en fin de contrat deux mois plus tard, même si j’allais très probablement prolonger. Et de mon côté, je n’ai pas envie de dire que je suis venu au Japon pour l’argent, mais c’était vraiment la chance d’une vie. On ne peut pas comparer ce que je gagnais à Servette à ce que je touche ici. Ce n’est même pas le triple, c’est quatre à cinq fois mon salaire à Genève. Refuser aurait été compliqué pour les deux parties. Tout le monde y a trouvé son compte.

Ne pas partir gratuitement m’a aussi permis de sortir par la grande porte. J’ai trop de respect pour le Servette. Et je t’avoue que Genève nous manque, à ma femme et moi. Elle m’en parlait d’ailleurs encore la semaine passée : la vie est belle à Genève. J’ai vraiment aimé le temps que j’y ai passé, dans un club et avec des coéquipiers fantastiques. Mais nous sommes heureux à Tokyo et Urawa est vraiment un club pour lequel il est extraordinaire de défendre les couleurs.

Tu as très rapidement appris le français à ton arrivée à Genève. Où en es-tu avec le japonais?

J’étais très excité à l’apprendre à mon arrivée, mais le japonais est vraiment difficile. J’ai une certaine facilité pour les langues et m’étais donné 8-10 mois pour pouvoir tenir une conversation basique. Mais j’ai vite compris que ça serait compliqué. Il y a plus de 2’000 caractères dans l’alphabet japonais, certains mots peuvent avoir trois ou quatre significations. Le ton sur lequel tu prononces les mots peut aussi changer leur signification. Alors je peux aller au café commander quelque chose, prendre le taxi et donner ma destination au chauffeur. Mais pas tenir un vrai dialogue soutenu.

Qu’est-ce qui t’a le plus surpris à ton arrivée au Japon?

C’est vraiment une culture totalement différente et on ne peut pas le réaliser en étant en Europe. On sait qu’ils ont d’autres valeurs, une autre façon de vivre. Mais on ne se rend pas compte à quel point c’est différent. Comme souvent chez les insulaires, les Japonais sont parfois un peu repliés sur eux-mêmes et certains voient les étrangers comme une menace. Il y a même des bars ici à Tokyo où ils refusent les gaijins (étrangers).

Du coup, comment s’est passée ton adaptation avec tes coéquipiers et en particulier les Japonais?

Difficile parce que les Japonais parlent rarement anglais. Trois ou quatre d’entre eux le parlent un peu, c’est donc compliqué de créer des relations avec cette barrière de la langue. Il y a plusieurs traducteurs au club et heureusement, mais ça ne remplace pas une vraie conversation.

Quelles sont les principales différences structurelles et sportives entre Servette et Urawa?

Il n’y a pas tant de différences au niveau de la structure même du club. La plus grosse différence est au niveau du staff médical. On a cinq physios et un médecin qui travaillent à temps plein au club, quand on avait deux physios à Servette et un médecin présent les jours des matchs et en début de semaine.

Pour le sportif, comme je te le disais Urawa est un des plus grands clubs d’Asie, avec comme objectifs de gagner chaque compétition dans laquelle nous sommes engagés. La pression sportive est donc différente de celle du Servette, où nous devions ramener le club en Super League et l’y maintenir, ce qu’on a brillamment réussi.

Comment juges-tu le niveau de ton équipe et de la J.League en général?

Le niveau est vraiment très, très relevé. J’ai sous-estimé le niveau du championnat, comme beaucoup le font aussi. J’en parlais avec mon compatriote et coéquipier Bryan Linssen, qui a signé ici en provenance de Feyenoord avec qui il avait joué la Finale de Conference League un mois plus tôt. Il me disait la même chose: le niveau l’a impressionné.

Les joueurs japonais sont très disciplinés, organisés, rapides et pressent énormément. Ils ont une technique incroyable, une grande endurance. Ils n’arrêtent jamais de courir. C’est seulement au niveau tactique que ça suit moins. Mais le football japonais m’a vraiment étonné.

Sinon au niveau du club, j’ai retrouvé une grande intensité dans les entrainements, comme j’avais pu connaître en Ecosse. Notre coach, Maciej Skorza, donne également beaucoup d’importance à l’aspect tactique. On y passe peut-être un peu plus de temps qu’en Europe. Je viens des Pays-Bas donc j’ai été élevé avec cet aspect du jeu. C’est l’une des différences avec le football japonais.

Et au niveau de l’atmosphère des tribunes?

A ce niveau là aussi j’ai vraiment de la chance de jouer pour ce club. On est peut-être la meilleure équipe d’Asie, avec les meilleurs supporters du continent. On peut jouer à l’extérieur un mercredi soir et avoir six à sept mille supporters qui nous suivent. Ils chantent, ils animent et créent vraiment une atmosphère fantastique. Notre finale retour de Ligue des Champions à la maison a été l’une des plus belles atmosphères que j’aie connu dans ma carrière.

Une Ligue des Champions dans laquelle tu auras marqué quelques goals en début de compétition.

Oui, mais il y a malheureusement une règle en Asian Champions League qui interdit d’avoir plus de trois joueurs étrangers par match. Et nous sommes six au club, il y en a donc forcément trois qui paient pour ça. Il y a eu des blessures qui ont permis d’avoir une rotation, mais au final le coach ne peut en prendre que trois.

Mais c’est une victoire qui représente beaucoup pour moi et comme tu l’as dit j’ai joué ma part avec mes buts. Nous sommes aussi qualifiés pour la Coupe du Monde des Clubs en décembre, ce qui est super excitant. Ce sont vraiment de superbes expériences à vivre.

Tu n’as plus joué depuis le 20 mai et une entrée en jeu à Fukuoka et n’a pas été convoqué lors des six derniers matchs. À quoi cela est dû?

On a aussi cette restriction au niveau des étrangers dans le championnat, donc dès que tu as un ou deux matchs moins bien, tu es out et remplacé par un des autres étranger. C’est compliqué mais c’est comme ça.

Cela créé-t-il une rivalité entre les étrangers du groupe? Chacun prend à chaque match la place d’un autre qui reste à la maison…

(Il hésite). Oui et non. Il y a forcément une certaine rivalité, mais d’un autre côté on est très proches par la force des choses. Encore une fois on est dans un pays où il n’est pas facile de créer des liens avec les gens. On s’entend vraiment bien, même en dehors du football. Nous nous voyons régulièrement, on a eu dernièrement un anniversaire où tout le monde était réuni. Des choses comme ça qui renforcent nos liens. Il n’y a donc pas vraiment de compétition entre nous. On connaît la règle et le choix final revient au coach.

Comment l’épisode du doigt à Sion serait passé au Japon?

Ça aurait été vraiment, vraiment mauvais pour moi (il rit). J’aurais eu en tout cas dix matchs de suspension. En Europe tu peux toujours interpréter une règle de différentes façons, mais ici si tu dévies juste un tout petit peu, tu es puni.

Lors d’un des premiers matchs après mon arrivée, on devait jouer à l’extérieur et on était à l’hôtel. On avait rendez-vous à 11h dans le lobby pour partir marcher. À 10h58, alors que j’étais entrain de descendre, je reçois un appel d’un des traducteurs stressé qui me demande où je suis. Je lui réponds que j’arrive dans une minute, que je serai à l’heure. Et là il me dit que je suis déjà en retard et qu’il faut que j’apprenne que 11h au Japon en fait c’est 10h50. Tu ne peux pas te permettre d’être en retard, c’est un vrai manque de respect et ça ne passe pas dans la culture japonaise. Tu as donc meilleur temps de toujours arriver en avance.

Qu’est-ce que tu garderas avec toi de la culture japonaise le jour où tu quitteras le pays?

C’est une question intéressante. On peut vraiment apprendre beaucoup d’eux. Il n’y a pas de criminalité, les rues sont propres. Et les métros… Tu n’as pas envie de prendre le métro à Paris par exemple, mais ici c’est tellement moderne et tellement propre! Et Tokyo est une ville de quarante millions d’habitants.

Les Japonais ont aussi une grande discipline, ils attendent en ligne aux arrêts de bus, dans les magasins. Leur respect des autres fait que personne n’essaierait de passer devant l’autre ou de manquer de patience. Mais ce sont des choses qui sont difficilement transposables en Europe où il y a trop d’incivilités et où les lois ne sont pas aussi sévères qu’au Japon.

Comment résumerais-tu ces 18 premiers mois?

Au niveau personnel il y a eu cette période d’adaptation à la culture japonaise, aux valeurs des gens ici qui sont, encore une fois, tellement différentes de ce dont on a l’habitude en Europe. Et au-delà de ça il y a le fait de vivre à Tokyo, qui est une ville incroyable.

Concernant le sportif c’est vrai que je ne joue pas autant et ne suis pas aussi important que ce que j’aurais souhaité. J’ai aussi eu quelques petites blessures qui font que je n’ai pas encore pu exprimer mon réel potentiel ici. C’est une déception, mais il reste beaucoup de temps et de matchs à jouer. J’espère inverser la tendance.

Gaël Clichy t’avait initié à l’alimentation vegan. Suis-tu toujours ce régime alimentaire?

J’essaie, mais c’est difficile d’être complètement vegan ici au Japon, il y a moins de choix dans les produits qu’en Europe. Donc on dira plus tôt que je suis un gros végétarien. Je mange encore par exemple régulièrement des oeufs pour l’apport en protéines.

Comment a été ta relation avec Alain Geiger durant tes trois ans et demi passés à Genève?

J’adore Alain, je le jure! On avait une relation amour/haine, comme beaucoup de mes coéquipiers à Servette. Alain était fantastique pour le groupe. Il savait exactement quand et comment nous laisser une certaine liberté. Après, il y a des joueurs qui préfèrent avoir des coachs plus stricts, qui te feraient des remarques sur ton poids. Qui te diraient : tu ne t’es pas bien entrainé cette semaine, tu seras sur le banc samedi. Mais au final Alain prenait toujours les bonnes décisions.

Alors évidemment qu’on avait une superbe équipe et que ça a matché dès le départ entre nous. Dès le moment où j’ai fait mon premier entrainement avec des Rouiller, Routis, Frick, Sauthier, Cognat et bien sûr Micha. Ça a tout de suite matché. Ensuite avec Sasso, Ondoua, Kyei, Valls et Clichy qui a énormément apporté au club et évidemment Alain qui nous laissait libre cours sur plusieurs aspects. Et c’était ce dont on avait besoin, les résultats l’ont bien prouvé. On a fait mieux que ce que l’on attendait de nous.

Ses adieux m’ont vraiment ému et touché. Il a fait un travail tellement considérable pendant ces cinq années. Alors évidemment qu’on s’est engueulé, on s’est détesté, battus dans les vestiaires. Mais quand tu prends du recul et regarde tout ce qu’il a fait, tu ne peux que t’incliner et lui tirer ton chapeau. Enorme respect.

Alain Geiger et toi vous êtes battus?

On ne s’est pas vraiment battu à proprement parler. Il y a souvent des discussions chaudes avec les coachs en général. Que ce soit à propos de la tactique ou après une défaite ou un nul dans un match qu’on aurait dû gagner, ça pouvait parfois vraiment chauffer. Mais c’est aussi comme cela que le groupe fonctionnait. Certains d’entre nous en demandaient aussi souvent plus aux autres, on voulait que tout le monde soit toujours à 100%. Et c’était sûrement une des clés de notre succès: nous étions honnêtes les uns vis-à-vis des autres. On se disait les choses et dans l’intensité ça peut amener à des confrontations.

Mais Alain est vraiment un super gars. Un soir durant un camp d’entrainement, il nous avait tous emmené manger dans un restaurant. Après le repas, il nous a fait la surprise d’avoir fait venir un super groupe de musique qu’il avait payé pour jouer pour nous. On a bu quelques verres, c’était vraiment un super moment, qu’il avait organisé lui-même et c’est pour ce genre de petites choses qu’on le respectait tous. Au final je ne retiens que du positif d’Alain, de sa gestion et de son caractère et je lui souhaite tout le meilleur pour son futur.

Tu étais très proche de Grejohn Kyei, sur et en dehors des terrains. Vous êtes toujours en contact?

Oui, on se parle environ une fois par semaine. Je suis content pour lui, sa super saison en Ligue 1 avec Clermont sans avoir été titulaire toute la saison. C’est un grand attaquant et je suis sûr qu’ils lui paieraient des millions si il décidait de venir jouer ici au Japon!

Cet article a 3 commentaires

  1. Mateo

    J’ai beaucoup aimé tout son parcours et j’espère qu’il va faire de grandes choses au japon

  2. SebJojo

    j ai été voir un match au saitama stadium c est vraiment du lourd urawa reds!!!
    Super gars ce schalk merci Alex pour tout ce que tu as amené, tu seras tjrs un des notres!!!

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